litterature-africaine

La tradition est à la fois l’âme et l’esprit d’un peuple pour qui, elle définit la même vision du monde et élabore les mêmes comportements et les mêmes attitudes, face à la totalité de la vie. Elle différencie ce peuple de ses semblables, mais rend cette différence complémentaire de l’ensemble des différences des autres composantes de l’humanité, pour faire la richesse du sentir et de l’agir de la grande famille humaine. Puisque la tradition c’est la civilisation d’un peuple, cette tradition ou cette culture est composée de différents éléments qui permettent de gérer toute l’organisation sociale. A titre d’exemple : « la circoncision » est un élément de la tradition noire. Beaucoup confondent certains de ces éléments, qui composent la tradition à la tradition elle-même. C’est le cas de ceux qui dénoncent, militent ou demandent qu’on jette la tradition dans l’oubli aux fins de se conformer à la modernité, à l’uniformisation. L’ignorance ou l’irresponsabilité de ces personnes sont encouragées et répercutées par des personnalités, par certains médias et par les préposés à la dénonciation, à la calomnie, à la désignation et à la déstabilisation de la tradition donc de la culture et de la civilisation noire africaine.

Par ces campagnes de déstructurations, une partie de la jeunesse africaine, ignorante, vit dans une situation ambiguë. Déracinée, elle n’arrive plus à composer avec sa culture donc avec sa tradition dénigrée. La modernité est une évolution normale et inévitable de la tradition. On pourrait dire que modernité et tradition renvoient à la manière d’être, d’agir et de faire à des moments précis dans une société. Nous ne croyons pas qu’il faille garder tous les éléments de la culture européenne, asiatique, ou africaine qui composent leur tradition. Mais nous ne concevons pas non plus qu’il faille immoler sur l’autel du modernisme tous les aspects de la tradition africaine, asiatique ou européenne. Cependant, il est du devoir des africains de trier et de déterminer les vrais éléments des faux, des intrus, des emprunts.

Nous avons aptitude à croire que la modernité serait copier l’occident ou se confondre avec sa manière d’être de penser. La société dite moderne a également tendance à piétiner les valeurs morales fondamentales pour jeter son dévolu sur les biens matériels : ce comportement social est confondu avec le modernisme. D’autres diront que la modernité serait une évolution vers une globalisation, vers un brassage. La modernité que nous appelons est essentiellement le savoir-vivre ensemble dans le respect et l’exactitude. C’est pour cela que la modernité devrait se reposer sur la possibilité d’échanger sans pour autant s’anéantir et se dépouiller de ce qu’on est et de ce qu’on a. Etre moderne c’est encore contribuer, par son histoire, par ses richesses originales propres et par celles de ses ancêtres, à l’évolution du monde en mouvement.

A cet égard, il s’avère primordial de souligner que c’est sur le continent africain qu’il s’est produit la disposition naturelle de l’évolution humaine puisque la femme et l’homme sont nés en Afrique qui est le berceau de l’humanité toute entière. Les premiers humains sont sortis du continent africain pour répandre partout sur la terre. Ces humains, partis de l’Afrique, et après des milliers d’années de séjour sur d’autres continents, vont se différencier plus ou moins morphologiquement par adaptation naturelle au climat et au nouvel environnement où ils vivent désormais. Par la suite les descendants de ces peuples, vivant dorénavant dans les milieux hostiles hors du continent, vont repartir vers le lieu d’origine de leurs ancêtres. Ils vont retourner en Afrique-mère pour s’abreuver de ses richesses spirituelles, culturelles, sociales, matérielles, donc de sa tradition. Cela fut le cas des indo-européens et surtout des anciens grecs fondateur s de la civilisation dite occidentale dont sont issues les cultures européennes d’aujourd’hui. Les ancêtres grecs des civilisations occidentales sont allés se faire informer, former et initier aux connaissances, au savoir-vivre et savoir-faire de l’Egypte-africaine. Parmi ces fondateurs du miracle grec on peut citer Hérodote, Aristote, Pythagore, Thalès, Platon…qui ont tous puisé leur savoir en Afrique mère, auprès des scribes, prêtres et savants qui les ont formés et inspirés durant des dizaines d’années. D’après les dernières études scientifiques, on peut faire remonter l’origine de l’ADN de tous les êtres humains à des femmes africaines qui ont vécu il y a 250 000 années en Afrique de l’Est. Il s’agit d’une réalité biologique de tous les êtres humains. Nous savons de l’archéologie et de paléontologie que les restes de squelette des hominidés peut-être daté d’il y a 6 millions d’années au Tchad et de presque 4 millions d’années en Ethiopie. Néanmoins, dans la ligne d’évolution de l’être humain jusqu’à aujourd’hui, les scientifiques disposent de suffisamment de preuves pour suggérer que les mitochondries de l’ADN, qui se trouve en chaque être humain descendent de la femme africaine, de la mère africaine.

Toutefois, la famille est la base de la société africaine. Cependant, la place et le rôle de la femme dans la société traditionnelle ont été, mal pensés et mal présentés par les occidentaux. Ainsi, à leurs yeux, la femme africaine traditionnelle n’est rien du moins qu’une esclave, soumise au dispositif marital et privé de droit. Mieux, la condition féminine en Afrique traditionnelle n’est pas plus dégradante, car la société à toujours placé la femme sur un piédestal. Elle est une figure vénérée, puisqu’elle a le pouvoir de faire naître la vie, elle devient ainsi une déesse, une figure sacrée, égale aux dieux, mais est aussi en quête de la paix, la solidarité, de la défense et de la dignité de chaque individu. La survie du groupe dépendait en grande partie d’elle, sans être autorisée à prendre publiquement la parole, aucune décision importante touchant la vie familiale ou la conduite des affaires de la communauté, ne pouvait être arrêtée sans l’avis des femmes.

Le rôle de la femme qui au-delà des tâches ménagères, est appelée à concevoir et éduquer des enfants dont les premières humanités sont incontestablement soumises à la gouvernance et à la prévenance maternelle. C’est d’ailleurs sous ce rapport qu’il faut entendre, envisager et admettre la notion d’égalité des genres. Egalité qui ne saurait être mathématique mais fonctionnelle. Aussi le stade ontogénique le plus important chez l’homme est sa prime enfance au cours de laquelle le caractère de l’individu est forgé, modelé, inventé par la mère encore elle, qui a le privilège du contact psychoaffectif premier avec l’enfant. Ainsi, la chaleur communicative au moment de l’allaitement, l’affection et la tendresse dont l’enfant jouit de sa mère sont gage d’un caractère fort qui ne peut que déboucher à une stabilité, assurance. Mais si à la place de la douceur et de la tendresse maternelle, l’enfant ne reçoit que des brimades, des humiliations et vexations, il est fort probable que cela puisse avoir des conséquences néfastes dans sa vie future. De par son rôle éducatif, la femme est en fait dépositaire et gardienne de la tradition de la famille. C’est elle qui apprend également aux enfants la langue ne dit-on pas « la langue maternelle » ; de même que les premières leçons de morale et de sagesse. C’est ce que nous appelons un rôle d’incubation culturelle : (langue, us et coutumes, morale, sagesse, goût et interdits).

Plus tard, les grands-parents, en particulier la grand-mère se charge de compléter les rudiments de la prime enfance, enrichie, par tout ce que les enfants ont appris des hommes. Les contes et leurs leçons de morale, les proverbes et leur sagesse des grands-mères sont un véritable cours de philosophie et constitue l’un des vecteurs de la transmission de la tradition. Si bien que : « quand un vieillard meure en Afrique, c’est une bibliothèque qui brûle » Amadou Ampâthé Bâ : écrivain et ethnologue malien (1900-1991). Dans les apports potentiels dans l’action éducative des jeunes, nous pouvons emprunter à ces structures, dans toutes sa générosité qui les caractérisait : le sens communautaire, l’esprit d’entraide doivent être développés davantage. La palabre peut-être réinterprétée sous ses aspects de tolérance, de confrontation, patience des points de vue au niveau de tous les mouvements. Le respect dû aux aînés, personnes âgées et aux invalides. On ne pouvait pas concevoir par exemple, qu’au cours d’une manifestation ou d’une cérémonie, un jeune soit assit sur une chaise pendant qu’une personne âgée se tient debout ou qu’un jeune regarde une personne âgée transporter une charge trop lourde sans qu’il lui vienne en aide. Le respect des autres et de la nature sont donc des valeurs que l’école devra par insistance enseigner aux enfants. L’esprit des lois. L’africain se conformait aux traditions, aux mœurs, à la réglementation sociale de son groupe. Il n’y avait pas de prison, ni tout l’appareil judiciaire mis en place par les colonisateurs, pourtant il régnait dans le groupe un climat d’ordre et de justice inestimable. Un homme ne pouvait en aucun cas livrer un combat de quelque manière que ce soit contre une femme. A travers les jeux, les cérémonies d’initiation, les manifestations populaires, l’enfant prenait part et s’enracinait physiquement et culturellement dans son terroir. L’une des preuves de cet enracinement se traduisait par le nom de l’enfant. Généralement il était celui d’un grand parent, d’une tante ou d’un oncle vivant ou disparu pour les rendre toujours présent dans la famille. On est le fis ou la fille d’untel ; le père, la mère ou la sœur d’untel.

Les traditions orales ont toujours une portée didactique. En effet, du conte au mythe en passant par les proverbes et devinettes et jusqu’aux récits épiques, il y a toujours un enseignement à tirer, une valeur à inculquer à l’enfant. Les thèmes d’instruction sont fournis pour les contes et proverbes. La signification symbolique émanant de ces deux genres est utilisée sur plusieurs plans : connaissance de la nature, morale, comportement social. Les héros des contes mettent en évidence un système de valeur et incarnent, suivant les cas, les vertus qui les mènent à la réussite sociale ou les défauts qui les conduisent à leur perte. Les contes traditionnels africains mettent souvent en scène des animaux et les qualités qu’on veut inculquer aux enfants soit : la prudence indispensable à leur survie, la bonne mémoire, la générosité, la pudeur, la ruse sous une forme ou une autre parce qu’elle est indispensable pour se défendre contre les forces brutales et malfaisantes de l’environnement. Une bonne compréhension de la société dans laquelle ils sont appelés à vivre, notamment les attitudes et comportements de ses membres. On veut aider les enfants à trouver une place dans cette communauté où chacun à une fonction spécifique à remplir. La curiosité et l’originalité, la dignité. En grandissant, les enfants comprennent mieux cette sorte de morale pratique illustrée par les contes. Certaines de ses moralités se retrouvent dans les fables d’Esope et de la Fontaine. Les enfants quant à eux, intègrent ces valeurs sans les discuter tant qu’ils sont très jeunes. Le mythe est une longue narration qui est l’objet de solide croyance pour le peuple qui l’a produit. En effet, à la différence du conte dans lequel le partage du réel de l’irréel tend à s’équilibrer, le mythe lui est intimement lié au surnaturel. Dans l’Afrique traditionnelle, le mythe est considéré comme la parole sérieuse de laquelle on n’ose pas douter. Ainsi, dès que le mythe commence à se désacraliser, il peut être considéré comme une légende. Il a longtemps été réservé à des auditoires choisis à des cercles des initiés, jusqu’à la disparition des religions auxquels il était lié. L es proverbes ont leurs racines dans la tradition qui observe, explique et interprète les faits, les règles de la nature, les comportements humains pour exprimer les relations sociales. Ils tirent leur valeur de la société qui élabore elle-même ses règles de conduite et résiste fortement à tout changement. Les devinettes jouent également un rôle important dans la formation de l’enfant. Elles permettent de tester son niveau d’intelligence. En effet, la devinette n’est pas un problème qu’on résout à l’aide des données fournies par l’énoncé, car en fait, il n’y a rien à deviner mais à savoir. L’épopée n’échappe pas à la règle. Longs et envoutants, souvent ponctués de chants, les récits épiques en exaltant l’action des héros donnent vie à l’histoire d’un peuple, inculquent à l’enfant les notions de courage et de dévouement à la communauté. Il est donc évident que la tradition orale joue un rôle important dans la transmission des connaissances. Ce rôle lui est conféré par le fait qu’elle est profondément imprégnée des réalités culturelles et des valeurs sociales. Les généalogies sont l’histoire détaillée d’une dynastie, d’un peuple, destinées à plaire. Elles peuvent fournir des chiffres et des dates aux historiens, ainsi que les listes des noms. Les chants occupent une place importante dans le répertoire de la littérature orale africaine. Certains ont même défini le chant comme étant la parure du verbe. Les chants interviennent à tous les moments de la vie. Surtout à l’occasion des cérémonies. Décryptés, ils servent aujourd’hui aux ethnologues à situer des éléments historiques ou sociaux dans un contexte donné.

Nous pouvons affirmer que toutes ces pratiques moralisantes de la tradition perdent aussi de leur intérêt au profit des sciences fictions et des représentations audiovisuelles qui dépravent les mœurs. Les traditions artistiques revêtent différentes formes comme les statues, les masques, les objets, le tissage, ou encore les bijoux. L’art africain reflète la richesse, l’histoire des différentes croyances et religion du continent. L’existence d’un être suprême, non définissable et demeurant dans le ciel se retrouve dans la plupart des traditions religieuses de l’Afrique noire. Parmi les intermédiaires, entre le divin et l’homme, les quatre éléments fondamentaux de la nature : feu, air, terre et eau jouèrent un rôle prépondérant, mais le plus proche et le plus efficace est l’ancêtre. Bigaro Diop : écrivain sénégalais l’a si bien décrit dans « le souffle des ancêtres » (1906-1989).

La dot une vieille tradition, encore en cours à travers l’Afrique. Traditionnellement, le lien tissé entre deux familles est matérialisé au moyen de la dot, qui représente en quelque sorte leurs consentements. Perdant progressivement son sens de symbole d’alliance, elle est devenue presqu’une source de revenus quand bien même cela varie d’une ethnie à l’autre. La pratique a gagné du terrain et est devenue pour les uns, un moyen de chercher à s’enrichir (parents de la future épouse) et un moyen de démontrer sa puissance sociale (futur époux).

Quant aux langues, du point de vue historique, la colonisation a contribué à l’extinction progressive de nos langues. En effet, avec la colonisation, les peuples africains se sont vus dépouillés de toutes leurs cultures et valeurs de manière progressive. Outre la suppression de nos cultures traditionnelles, nos langues se sont substituées peu à peu par les langues dominantes (l’anglais, le français, l’espagnol, le portugais). Plus tard avec les avènements des indépendances, elles se sont imposées à nos peuples comme langues officielles. Nos propres langues sont en danger. La seule manière de les préserver, c’est de les revaloriser. Le jeu en vaut la chandelle, d’autant plus que les langues maternelles sont véritablement menacées. En effet, plus de 50% des 6000 langues risque de disparaître. Plus grave, 96% d’entre elles ne sont parlées que par 4% de la population mondiale. Les richesses de la tradition orales sont importantes pour l’éducation de l’enfant. La tradition orale était étroitement liée à l’éducation de l’enfant dans l’Afrique traditionnelle. Elle était une véritable pédagogie. Toutefois, l’évolution des sociétés, le progrès scientifique lui ont ravi sa place dans l’éducation de l’enfant, même si elle subsiste par bribes. C’est à ce niveau que le pédagogue moderne doit l’appréhender et chercher à capter les forces et les richesses qu’elle contient encore pour les associer à la vie moderne. Toutefois, les pays asiatiques : Chine, Inde, Japon utilisent leurs langues et sont néanmoins, à la conquête de la planète, donc concilier sans complexe la tradition à la modernité par sa langue est libérateur. En fin de compte, l’Afrique doit repartir à la conquête du monde, en proposant aux autres continents, ses valeurs sur la famille, l’accueil, le respect de la vie, de la nature. La femme qui est à la fois :mère, femme, sœur doit se réapproprier sa véritable place.

Lydie-Patricia ONDZIET