
La notion d’extimité, introduite par le psychanalyste Jacques Lacan, désigne la tendance à exposer des aspects intimes de soi à autrui. Si ce concept s’opposait initialement à la stricte intimité, elle trouve aujourd’hui une résonance particulière dans notre société hyperconnectée. Avec l’émergence des réseaux sociaux et des médias numériques, l’extimité a pris une ampleur inédite. Mais cette évolution est-elle anodine ? L’extimité constitue-t-elle un véritable enjeu sociétal ?
L’essor de l’extimité à l’ère numérique
L’avènement d’internet et des plateformes sociales a transformé notre rapport à l’intimité. Là, où autrefois l’intime était jalousement gardé, il est aujourd’hui mis en avant, parfois jusqu’à l’extrême. Instagram, TikTok ou encore Facebook permettent à chacun de partager des moments de vie, des opinions, voire des émotions profondes. Cette visibilité accrue peut répondre à un besoin de reconnaissance et d’appartenance, mais elle soulève aussi des questions éthiques et psychologiques. En exposant leur quotidien, les individus cherchent souvent à maîtriser leur image et à s’inscrire dans une dynamique de narration de soi.
L’extimité brouille la frontière entre ce qui relève du privé et du public. Avec la multiplication des contenus autobiographiques en ligne, la perception de l’intimité s’en trouve profondément modifiée. Cette exposition personnelle peut être volontaire, dans une démarche d’affirmation ou de revendication, mais elle peut aussi être subie, sous l’effet de la pression sociale ou des normes implicites du numérique. De plus, la normalisation du partage d’éléments intimes crée de nouvelles attentes sociétales, transformant ainsi les relations interpersonnelles.
Ce phénomène a pris une ampleur considérable avec la télé-réalité, les influenceurs et les célébrités. Des émissions comme Loft Story, les Anges ou Koh-Lanta ont popularisé la diffusion de moments personnels et parfois intimes. De même, des influenceurs tels que Kim Kardashian, Lena Situations ou encore Squeezie partagent au quotidien des pans de leur vie avec des millions d’abonnés contribuant à cette nouvelle norme sociale de mise en scène de soi.
Par ailleurs, le succès des influenceurs « lifestyle » et « family vloggers » accentue cette tendance en banalisant l’exposition de la vie privée à des fins commerciales. Ces créateurs de contenu partagent des aspects de leur quotidien, parfois scénarisés, renforçant ainsi l’idée que l’exposition de soi est un raccourci vers la célébrité ou le succès financier. Cette mise en scène constante contribue à la banalisation du faux et à la construction d’une réalité idéalisée qui peut créer des frustrations et des complexes chez les spectateurs.
Les risques et les dérives de l’extimité
Si l’extimité peut être un outil d’affirmation de soi, elle comporte aussi des dangers. L’exposition excessive peut entraîner des atteintes à la vie privée, du cyberharcèlement ou encore une perte de contrôle sur son image. De plus, la quête de validation sociale à travers les « likes » et les commentaires peut fragiliser le sentiment de son amour-propre et engendrer une dépendance psychologique. L’illusion d’une connexion permanente peut également masquer une solitude profonde et une vulnérabilité accrue face aux jugements extérieurs.
L’influence croissante des mises en scène et des filtres numériques crée aussi une pression sociale forte. La comparaison constante avec des vies idéalisées peut mener à des troubles liés au manque de confiance en soi et à des formes d’anxiété ou de dépression, en particulier chez les jeunes. L’idée que l’exposition de soi est une voie rapide vers la réussite renforce une culture de la performance où l’individu est en quête perpétuelle de validation.
Les jeunes générations, nées avec les réseaux sociaux, ont grandi dans une culture de l’exposition permanente. Cette omniprésence du partage numérique a engendré une peur de l’oubli numérique, connue sous le nom de FOMO (Fear of Missing Out), qui les incite à publier toujours plus pour exister dans l’espace virtuel. En réalité, beaucoup de jeunes voient des influenceurs devenir célèbres et riches en partageant leur vie privée sur les réseaux sociaux ; cela peut détourner certains des études ou d’autres ambitions pour tenter de percer en ligne. Ainsi, créer une fausse idée du succès, où le mérite et le travail sont remplacés par la viralité, encourageant une culture du « tout montrer pour réussir ». La course au buzz favorise ainsi des contenus de plus en plus provocateurs (hypersexualisation, pleurs en direct, expériences extrêmes), amplifiant les comportements à risque pour attirer l’attention.
Plus une personne partage des informations sur elle-même, plus elle devient vulnérable au vol d’identité, aux doxxing (divulgation de données privées) ou au harcèlement en ligne. Les plateformes et annonceurs exploitent ces données à des fins commerciales. Par ailleurs, certains parents participent activement à cette exposition en pratiquant le « Sharenting » (contraction de « sharing » et « parenting »), partageant dès la naissance des photos et vidéos de leurs enfants sur les réseaux sociaux, parfois sans mesurer les conséquences à long terme sur leur vie privée et leur identité numérique.
Comment protéger les jeunes générations
Face à ces enjeux, les pouvoirs publics devraient mettre en place des mesures pour protéger les plus jeunes, qui grandissent dans un monde où l’extimité est omniprésente. À cet effet, plusieurs axes peuvent être envisagés : l’éducation aux médias et au numérique permettrait de sensibiliser les enfants et adolescents aux dangers de l’exposition excessive et leur apprendre à maîtriser leur image en ligne. Ceci étant, l’exposition de la vie intime pourrait être exploitée par des personnes malveillantes (chantage, cyberharcèlement, revenge porn). En outre, un encadrement parental adapté et une mise en place des contrôles parentaux faciliteraient le dialogue sur l’utilisation des réseaux sociaux. Il est à noter que, des régulations plus strictes renforceraient les lois sur la protection des données et la responsabilité des plateformes numériques face aux contenus publiés par les jeunes. En fait, la promotion d’alternatives positives devrait valoriser des pratiques en ligne basées sur la créativité et le partage authentique, plutôt que la surenchère de l’image, entre autres, les échanges hors écrans (activités artistiques, sportives, discussion en famille). Ainsi, il faudrait aider les jeunes à développer leur esprit critique afin, qu’ils puissent être capable de différencier le réel du mis en scène, en les sensibilisant aux techniques de storytelling et de manipulation employées par les influenceurs et les médias. Il serait opportun de mettre en place un soutien psychologique et juridique, avec des cellules d’écoute pour les victimes, un droit à l’oubli facilité et une lutte renforcée contre le cyberharcèlement.

Autrefois marginale, l’extimité est devenue un phénomène central de nos sociétés contemporaines. Effectivement, elle peut permettre l’expression de soi, le partage d’expérience, et la création de communautés notamment, les entrepreneurs ou artistes partagent leur quotidien pour humaniser leur marque et gagner en authenticité. Néanmoins, si l’extimité offre de nouvelles formes d’expression et de sociabilité, elle n’est pas dénuée de risques. De surcroît, la banalisation du faux, les pressions psychologiques et la mise en scène permanente transforment notre rapport à l’identité et à l’image de soi. En outre, la peur de l’oubli numérique (FOMO), la course au buzz et des pratiques comme le Sharenting renforcent cette dynamique et posent de nouveaux défis sociétaux. De plus, la réflexion autour de l’équilibre entre partage et protection de soi devient donc un enjeu crucial pour l’avenir. En fin de compte, trouver un juste milieu entre authenticité et protection de sa vie privée apparaît plus que jamais nécessaire dans un monde où l’exposition de soi est devenue la norme.
Par Lydie-Patricia ONDZIET
